Nécessaire et superflu
Durant toutes mes années d’enfance et même un peu plus tard, j’ai accompagné ma mère dans ses visites à l’hospice du village. Dans mes souvenirs, c’était un établissement sinistre, sans ascenseur et qui condamnait donc les résidents de l’étage à ne jamais sortir. Les soins étaient probablement corrects mais j’imagine qu’il y a une cinquantaine d’années, la notion de gériatrie était réduite à sa plus simple expression.
Nos visites consistaient à couper les ongles d’un certain nombre de privilégiés avec lesquels maman avait noué des liens, tout en écoutant leurs souvenirs que je trouvais passionnants.
A chaque fête de famille, nous allions partager un énorme gâteau et j’ai encore au fond des yeux les sourires émerveillés des petites mamies gourmandes.
Lors de chaque visite, nous arrivions les bras chargés de bouquets, soit du jardin soit de fleurs des champs. Je n’avais que quelques pas à faire pour les cueillir.
Je pense avoir gardé de cette époque une attirance pour les personnes âgées, ce qui m’a permis de commencer ma carrière d’infirmière sans être en compétition avec mes collègues qui étaient rares à partager mes goûts.
Maman a organisé des visites des petits de maternelle à l’hospice pour y apporter un peu de vie et favoriser les échanges. Elle a collecté des recettes qui seraient aujourd’hui oubliées.
Dans le même esprit, alors interne au lycée de Nancy, j’ai créé un club dans lequel les internes volontaires passaient leur jeudi après-midi chez une personne âgée isolée.
En ces temps réputés difficiles où l’on n’a que le mot crise à la bouche et guère d’argent à redistribuer, s’il est une chose dont chacun dispose, c’est de créativité et de générosité.
Si pour certains démunis, l’argent est primordial, j’ai appris que même si l’essentiel manque, on peut faire plaisir grâce au superflu.
Les petits vieux de l’hospice mangeaient à leur faim et avaient un toit. C’est de tout le reste qu’ils manquaient et surtout des petits plaisirs de la vie.
J’entends encore maman me dire que recevoir quelque chose qu’ils ne se paieraient pas par manque d’argent est aussi important que de recevoir l’essentiel pour survivre.
D’où les gâteaux, les fleurs ou juste le temps passé, l’intérêt pour leurs récits.
Aujourd’hui encore, je donne plus volontiers du chocolat, un fruit ou une pâtisserie à quelqu’un qui mendie, qu’une pièce. Et c’est un peu ma madeleine à moi…
